|
Le
français reste une promesse
Jai eu dans a petite enfance deux mères, lune,
diurne, sexprimait en castillan, le plus ouvent avec une véhémence
passionnée ; la seconde, nocturne, parlait en français
au micro de Radio Madrid. Lorsque jécoutais
cette voix sortant de la boite dacajou aux lumières
verdâtres, je me sentais transporté dans un univers
de magie. Jentendais la musique sans comprendre le sens des
phrases.
Plus tard dans la nuit, je retrouvais cette même cantilène
sur loreiller du grand lit, un murmure de douceur et de tendresse,la
promesse d une paix rêvée. Dans le fracas des
bombes, dans le grondement des canons, dans la panique des voitures
qui filaient dans un Madrid noir et gorgé dangoisse,
la claire mélodie du français me transportait dans
un monde dabondance et de politesse, loin des hurlements de
la propagande, loin des disputes, loin des haines politiques.
Je suis entré dans le français comme on entre en religion,
reniant un monde insupportable. Ce nétait pas une langue
réelle, mais, pour un écrivain, que signifie une langue
réelle ? Cétait une espérance. Malgré
les désillusions, il me semble que je suis resté fidèle
à cet espoir insensé. Pour des millions dhommes
à travers le monde, la francophonie demeure sans doute cette
chimère, cette vaste et indéracinable espérance,
contenue
dans une langue claire, vive et intelligente : la promesse
que le monde ne se réduit pas à son épaisseur
affreuse, quil contient une lueur, que les hommes demeurent
toujours libres de changer la réalité.
Michel
Del Castillo
Président d'honneur des 9e Rencontres
|
©
Place Publique, photo C. Rivière
|